Numéro 11
From sobriety to luxury
Chaque année, le « Jour du dépassement de la Terre » arrive un peu plus tôt, et nous consommons désormais près de deux fois ce que notre planète peut régénérer. Nous devons consommer moins de ressources si nous voulons vivre de manière durable, c’est-à-dire si nous voulons que nos enfants profitent des mêmes possibilités que nous.
De là, beaucoup appellent à la « décroissance ». Cela va évidemment à l’encontre de nombreux intérêts établis et génère tout autant de tensions politiques, sinon des affrontements. Je soupçonne qu’il y a beaucoup de malentendus derrière le terme de décroissance, et que même ceux qui l’emploient n’en partagent pas une définition commune.
Si l’on parle de revenir au Moyen Âge, d’abandonner nos systèmes de santé ou d’éducation et de retourner travailler les champs avec des outils en bois… la peur est plus que compréhensible. C’étaient des époques où beaucoup plus de gens mouraient de la main d’autres hommes, et où l’espérance de vie tournait autour de 45 ans. Si vous êtes plus âgé, considérez-vous comme un survivant chanceux !
Mais je ne veux pas peindre un tableau trop sombre d’une période fascinante de l’histoire, qui nous a laissé des cathédrales incroyables et qui pourrait nous apprendre beaucoup sur l’harmonie et les relations sociales. Par exemple, la sobriété était une valeur cardinale, autant pour les individus que pour les organisations politiques. Et ce, depuis la Grèce antique.
Ce n’est qu’au XVIIe siècle que l’on a commencé à penser que produire plus que nos besoins serait un bon levier de pouvoir.
Je préfère donc parler de « sobriété »
Sans entrer dans le débat sur le fait que le PIB n’est pas le bon indicateur de prospérité, ni sur le fait que des expériences comme l’indice de bonheur national brut du Bhoutan devraient nous inspirer (un autre sujet, pour un autre jour), je pense que le principal point de discorde tient à une confusion entre croissance matérielle et croissance économique.
La consommation d’énergie est souvent utilisée comme un indicateur de la quantité de choses fabriquées. Comme la majeure partie du monde est industrialisée, nous utilisons de l’énergie pour fabriquer des choses. Et la consommation d’énergie a été étroitement corrélée à la croissance économique au cours des derniers siècles.
Les deux étaient « couplées »… mais affirmer que nous ne pouvons pas « découpler » consommation d’énergie et croissance économique est prématuré : nous n’avons jamais eu à essayer, et nous n’avons jamais essayé.
Intuitivement, la consommation d’énergie est probablement liée à la croissance matérielle, c’est-à-dire à la fabrication toujours plus importante de choses. Mais on pourrait imaginer une croissance économique qui utiliserait moins de matières : ce serait la sobriété. C’est pour cela que je préfère ce terme à celui de « décroissance ».
Un autre type de rendement
Les économistes utilisent le concept de rendements marginaux décroissants : chaque unité supplémentaire d’« utilité », de « profit » ou de « plaisir » exige toujours plus d’« intrants ». Pour le dire simplement, imaginez que vous n’ayez rien et que vous gagniez 10 000 € au loto ; à quel point seriez-vous heureux ? Maintenant, imaginez que vous soyez milliardaire (rêvons un peu) et que vous gagniez ces mêmes 10 000 € ; seriez-vous beaucoup plus heureux ? Ça fonctionne à peu près pareil avec n’importe quoi (pensez au premier et au dixième verre d’eau quand vous avez soif).
C’est la même chose pour la production : chaque unité de PIB, ou de « chose », exigera de plus en plus de matières et d’énergie pour être produite.
Et si vous pensez que la technologie peut me donner tort et inverser la tendance : vous avez raison. À hauteur d’environ 1 % d’amélioration par an… Bien loin de ce qu’il faudrait si nous voulons grandir en tant qu’êtres humains et ramener notre « consommation de Terre » dans la zone sûre.
C’est là que le luxe entre en jeu
Si nous voulons réduire l’« intensité matière » de la croissance, nous avons besoin d’un autre type de croissance. Nous devons remplacer la quantité par la qualité. Acheter moins de choses, mais plus cher… Nous avons besoin de luxe.
Le GIEC et bien d’autres ont souligné que l’un des obstacles à une « transition juste » est la consommation ostentatoire des plus riches, qui consomment plus et polluent plus. Ils ont raison, et pour être clair, je ne fais pas ici l’apologie de la consommation ostentatoire. Acheter la voiture la plus chère et organiser des soirées extravagantes à bord d’un jet privé, ce n’est pas du luxe.
Il faut adopter la définition du luxe de Robert Dumas : « le luxe, c’est ce qui se répare ».
Ces objets peuvent être chers, mais pour de bonnes raisons : des matériaux de qualité, une conception réfléchie, une fabrication ingénieuse (qui facilite le démontage et la réparation), et ils sont conçus pour durer aussi longtemps que possible, souvent plusieurs générations.
Avec cette définition, un sac « Kelly » d’Hermès est du luxe, mais un « Pliage » (bien moins cher) de Longchamp l’est tout autant, puisque la maison le réparera indéfiniment. Si l’on regarde les valises, 5 sur 6 ne sont jamais réparées, même parmi les plus chères ! (C’est d’ailleurs l’une des principales motivations derrière notre projet CHAPOGET : proposer une alternative conçue pour durer, mais aussi pour être réparée facilement et indéfiniment.)
L’impact social
J’entends déjà les objections : acheter des objets bien fabriqués, souvent chers, ce n’est possible que pour des enfants de riches dans des pays trop riches, qui peuvent se permettre le « minimalisme », alors que les personnes dans le besoin ne peuvent tout simplement pas s’offrir ce « mode de vie ».
Je ne suis pas d’accord, pour deux raisons. D’abord, acheter de la qualité coûte souvent moins cher sur la durée. Par exemple, j’achète des chaussures que ma famille trouverait scandaleusement chères si elle en connaissait le prix… Mais le fabricant les répare encore et encore, les refabriquant entièrement pour une fraction du coût initial. Comparé aux chaussures bien moins chères que j’achetais tous les six mois, j’ai probablement économisé des centaines d’euros ; et oui, elles sont très confortables !
La seconde raison, c’est que ce modèle de fabrication durable et de réparation crée de l’emploi. Mes chaussures ne sont pas réparées par une machine, mais par un artisan qui connaît son métier. Et plus il y aurait d’emplois, moins il y aurait de personnes dans le besoin… en tout cas en France et dans d’autres pays où le chômage reste absurdement élevé, année après année.
Espoir
L’époque où l’on vantait la bonne vie d’une famille consommant de la vaisselle jetable pour éviter de la laver est heureusement révolue. Mais même si c’est un peu moins visible, il reste une quantité folle de gaspillage dans nos systèmes.
La plupart des secteurs industriels cherchent des moyens de recycler et de valoriser leurs déchets (souvent avec l’aide, ou sous la pression, des régulateurs) et, pour les plus avancés, d’allonger la durée de vie de leurs produits. C’est dans l’ADN des vraies marques de luxe, et nous pouvons apprendre d’elles. Certaines marques ouvrent des ateliers de réparation ! La réparation devient tendance. Il faut maintenant qu’elle devienne la norme. Après tout, il n’y a pas si longtemps, nos grands-mères reprisaient un pull ou rapiéçaient un jean.
Au niveau industriel, Laurent Boillot, président du Comité Colbert, l’a très bien résumé : « La seule voie possible, c’est de travailler, d’innover en coalition, et de considérer la transition écologique non plus comme une source d’avantage compétitif, mais comme un objectif d’intérêt commun. »
Je suis curieux de savoir jusqu’où ce mouvement de la réparation peut aller. Y a-t-il des choses que vous aimeriez voir réparées plus souvent ? Où voyez-vous un potentiel d’économie de ressources et de matières ? N’hésitez pas à partager vos commentaires, idées ou questions !
Comme toujours, cette lettre, initialement publiée sur LinkedIn, a vocation à ouvrir une discussion : rejoignez-la ici.
Lenny Kessler