Numéro 13
Consumer’s Licence
Conduire est dangereux, non seulement pour le conducteur et ses passagers, mais aussi pour les passants et leurs biens. Une seule erreur suffit à tuer. Et l’absence d’intention de nuire ne rend pas la chose moins douloureuse. Mais on ne peut pas interdire de conduire : notre besoin de transport est réel. C’est pourquoi, à peu près partout dans le monde, il faut un permis pour prendre le volant.
Je dirais que consommer est encore plus dangereux ! Tout ce que nous achetons a un impact sur l’environnement et sur les communautés qui y vivent. Et ce, à chaque étape du cycle de vie du produit : lors de l’extraction des ressources nécessaires, lors de la fabrication, pendant la phase d’usage, et après sa « vie », une fois devenu déchet.
La somme de ces impacts néfastes tue des gens au loin. Des gens dont nous n’avons jamais entendu parler et que nous ne verrons jamais. Tout comme pour la conduite, l’absence d’intention de nuire ne rend pas la chose moins douloureuse pour les victimes. Et notre besoin de choses est tout aussi réel. Mais si nous avons appris à conduire, la plupart d’entre nous n’ont jamais appris à acheter, si ce n’est en dégainant notre carte bancaire. Comment réduire les risques liés à notre consommation ?
Une responsabilité partagée
J’entends l’argument qui attribue la responsabilité de ces « externalités négatives » aux producteurs. Après tout, ils sont censés être mieux informés et peuvent influencer la façon dont les produits sont conçus et fabriqués. C’est en partie vrai, mais les consommateurs ont eux aussi une influence : sur ce qu’ils achètent, et sur la façon dont les produits sont utilisés et jetés.
Mais de toute façon, produire et consommer sont les deux faces d’une même pièce. Les consommateurs achètent ce qui est disponible (et parfois gavés par la publicité), tandis que les producteurs fabriquent ce que nous sommes prêts à acheter. Et bien souvent, nous sommes les mêmes individus à produire une chose et à en acheter une autre.
Consommateurs et producteurs ont une responsabilité partagée.
L’impact de nos cadeaux de Noël
Je publie cette lettre juste avant Noël, alors que la plupart d’entre nous sont en pleine frénésie d’achats. Alors, que pouvons-nous faire, en tant que consommateurs, pour réduire les dégâts ?
Questionnons et cherchons des réponses pour comprendre les conséquences de nos achats. Nous savons ce qui se passera si nous emmenons notre voiture percuter un arrêt de bus. Nous devrions savoir ce qui se passe quand nous remplissons nos chariots de cadeaux :
- Nous participons aux émissions de gaz à effet de serre : ces objets ont été fabriqués à partir de matériaux extraits grâce à de l’énergie, en majorité des énergies fossiles, et ils peuvent contenir du plastique, c’est-à-dire encore plus d’énergie fossile. Les procédés de fabrication ont eux aussi demandé de l’énergie, encore de l’énergie fossile. Leur transport à travers le monde a demandé de l’énergie, encore de l’énergie fossile. Peut-être que l’usage de cet objet demandera encore plus d’énergie et émettra encore plus de gaz à effet de serre ? Et au passage, si l’on vous dit que l’objet est propre parce qu’il est électrique, demandez quelle part de son empreinte énergétique globale est électrifiée, et d’où vient cette électricité !
- Nous participons aussi à l’épuisement des ressources : les mines d’où proviennent ces matériaux s’épuisent très vite, comme le montre la baisse continue de la teneur moyenne en métal par tonne de matière extraite. Saviez-vous qu’un smartphone moyen nécessite 200 kg de minerais, pour lesquels 4,5 tonnes de matière ont été extraites des mines ? La quasi-totalité en est perdue, puisque vous n’en tenez que 150 g dans la main. Et nous ne gardons ce téléphone que 2 ans en moyenne… même 10 ans ne suffiraient pas !
- Nous participons aussi à la pollution de l’eau : non seulement via les 500 litres irrémédiablement pollués pour extraire les métaux de votre smartphone, mais aussi les 10 000 litres nécessaires pour fabriquer votre T-shirt ou votre jean préféré. La mer d’Aral est morte, et d’autres s’assèchent rapidement. Au passage, saviez-vous que notre consommation d’eau totale avoisine les 5 000 litres par personne et par jour ? La majeure partie en est invisible, mais l’eau est utilisée partout, y compris pour pomper le pétrole hors du sol.
- Nous participons peut-être aussi à des drames sociaux : directement, si ces cadeaux ont été fabriqués dans des ateliers clandestins ; indirectement, là où des communautés subissent les conséquences du changement climatique, de la pollution, de la perte de biodiversité, etc. Sur la question des ateliers clandestins, l’information est rarement rendue publique, pour des raisons évidentes. Mais quand un prix semble trop beau pour être vrai, demandez-vous comment les travailleurs auraient pu gagner décemment leur vie. Au passage, les ateliers clandestins ne sont pas l’apanage de la seule région ouïghoure en Chine… de nombreuses marques ont été reconnues coupables d’exploitation aux États-Unis, au Royaume-Uni, et à peu près partout dans le monde. Le préjudice indirect est encore moins visible pour le consommateur, mais peut être encore plus dramatique : par exemple, la pollution et la perte de biodiversité peuvent rendre des sols stériles et affecter les moyens de subsistance de communautés entières. Et comme je le mentionnais dans ma précédente lettre, plus de vingt millions de personnes sont déjà déplacées chaque année à cause du réchauffement climatique. Des hommes, des femmes, des enfants… qui perdent tout.
- Malheureusement, la liste pourrait s’allonger encore…
Mon propos n’est pas de dire qu’il ne faut pas consommer ; ce serait totalement irréaliste. Mais nous pouvons essayer d’évaluer les effets négatifs qui accompagnent le cycle de vie d’un objet, au regard du service qu’il rend. Un enfant peut apprécier ce camion de pompiers en plastique avec ses lumières rouges clignotantes et son alarme ; mais il pourrait tout autant apprécier celui en bois avec sa cloche. Et ce dernier durera plus longtemps, sans piles à changer…
Comprendre le cycle de vie de tout ce que nous achetons peut sembler une tâche insurmontable, et il ne serait pas très réaliste de demander à chacun de devenir expert de tous ces sujets environnementaux et sociaux. Résoudre tous ces problèmes est difficile, car nous faisons face à un enjeu systémique où tout est lié : le métal nécessaire à la fabrication d’une batterie demande de l’énergie pour être extrait, ainsi que de l’eau et des polluants pour être traité et purifié. Mais il y a aussi un bon côté au fait que tous ces enjeux soient interconnectés :
Il suffit de regarder deux dimensions pour se faire une bonne idée des conséquences d’un achat donné.
Par exemple, on peut s’interroger sur la consommation d’énergie et d’eau sur l’ensemble du cycle de vie d’un produit ; quelqu’un d’autre pourrait s’intéresser aux ressources utilisées et aux impacts sociaux de ce même produit. Et les deux arriveront probablement à des conclusions très similaires.
Il nous suffit donc d’être curieux sur les deux sujets auxquels nous sommes le plus sensibles ! Nous n’avons pas besoin de tout savoir : 20 % de l’information suffit généralement à comprendre 80 % des effets négatifs. Prenez l’habitude d’apprendre, comportez-vous en détective, prenez cela comme un jeu, et devenez un consommateur plus avisé.
Qu’en pensez-vous ? Devrions-nous vraiment passer un examen pour obtenir notre permis de consommateur ? Et plus sérieusement, quelles sont les deux dimensions que vous aimeriez explorer ? Personnellement, je me tourne de plus en plus vers les matériaux et l’usage de l’eau dans ma consommation…
Comme toujours, cette lettre, initialement publiée sur LinkedIn, a vocation à ouvrir une discussion : rejoignez-la ici.
Lenny Kessler