Numéro 16
Old Story
Aujourd’hui, tout le monde parle d’impact, comme si ce concept était révolutionnaire… mais les entrepreneurs ont toujours investi pour avoir un impact ! Et pas seulement avec un impact.
En discutant de ce sujet avec Matthias Colboc, jeune journaliste talentueux, j’en suis venu à mentionner la famille Delessert. Elle est un exemple (que Guillaume Desnoes 🙏 ; m’a signalé) à la fois du capitalisme naissant et de l’« impact investing » en France.
Matthias a écrit un article sur cette famille, que je traduis (et adapte légèrement) ci-dessous :
Les origines de la prévoyance financière
Les origines de l’épargne en France tiennent à un nom, ou plutôt à une famille : les Delessert. Originaire de Genève, Benjamin Delessert s’installe à Lyon en 1725. Il y fonde une maison de négoce de soieries et de banque. Étienne Delessert, son fils cadet, reprend l’affaire en 1777 et s’installe à Paris. Il y gère les portefeuilles des rentiers de la capitale et se forge une solide réputation. En 1787, lui et ses associés lancent ainsi la première expérience d’assurance de prévoyance : la « Royale-Vie ».
Cette « Compagnie royale d’assurances sur la vie », ou « Royale-Vie », fut l’une des premières tentatives du genre. Mais elle n’offrait pas aux épargnants une garantie réelle et stable : condition sine qua non d’une telle entreprise. La spéculation y régnait en maître, livrée au hasard et à des paris bien trop risqués. La révolution de 1789 met fin à la Compagnie Royale. Mais l’idée demeure. En 1795, Benjamin Delessert, fils d’Étienne, reprend l’affaire familiale.
Avant la « Royale-Vie », il existait déjà nombre d’organisations charitables vouées à la lutte contre la pauvreté et le besoin, dans le plus pur esprit de la charité chrétienne. Les pauvres, les malades, les infirmes… avaient leurs lieux de survie, leurs moyens de voir le lendemain, mais qu’en était-il du surlendemain ? Ou du jour suivant ? À l’époque, ce n’était qu’un pansement, une tentative de traiter le mal directement, sans jamais s’attaquer à sa racine. Pour les pouvoirs publics de l’époque, la question n’était ni tournée vers l’avenir, ni véritablement structurelle.
Au fond, comment prévenir la misère que l’on cherchait à soigner au jour le jour ?
Les notions de prévoyance et d’épargne, au sens de mettre de côté en vue de l’éventualité, tentaient de remédier à ce mal, et l’« asile sacré de la prévoyance » vit peu à peu le jour. Jusque-là, il n’y avait eu que des tentatives hasardeuses, petits bourgeois et ouvriers jouant leurs maigres économies à la loterie nationale, sans grand succès durable. Dans l’ensemble, les périodes précédant et suivant la Révolution furent économiquement compliquées, avec des poussées d’inflation régulières et des marchés boursiers très volatils. C’était une époque difficile pour ceux qui ne possédaient pas de terres.
Les Lumières financières
La Révolution et les idéaux des Lumières firent progresser la perception de la prévoyance. En 1791, Mirabeau devient un défenseur de l’épargne à l’Assemblée nationale. Débattant d’un projet de « plan de tontines viagères et d’amortissement », il prononce ces mots :
« Puisque la mendicité est presque la même chez les peuples les plus riches et chez les nations les plus pauvres, ce n’est donc pas dans l’inégalité des fortunes qu’il faut en chercher la véritable cause ; elle est tout entière dans l’imprévoyance de l’avenir, dans la corruption des mœurs et surtout dans cette consommation continuelle sans reproduction qui changerait toute la terre en désert, si la nature n’était pas plus sage que l’homme. »
L’homme n’avait pas encore pris le pouvoir sur la Nature…
Mais revenons aux Delessert : même si la prévoyance et l’épargne semblaient être dans l’air du temps, les initiatives individuelles d’Étienne, puis de son fils Benjamin, furent absolument essentielles à cette évolution de la société. Selon l’historienne Séverine de Coninck, l’influence et la trajectoire de la famille Delessert sont étroitement liées à deux éléments :
D’une part, la religion. D’origine protestante, la philosophie calviniste de la famille était empreinte de sobriété. Adieu les paillettes et le faste de la haute société parisienne et son mode de vie fastueux.
Comme l’explique Séverine de Coninck, cette discipline religieuse renforçait les liens entre les membres de la famille Delessert et formait une sorte de ligne morale autour de laquelle chacun se développait dans le monde économique de l’époque. Par cette approche, l’historienne illustre l’importance des liens familiaux. En prenant l’exemple des testaments laissés par différents membres de la famille Delessert, elle évoque une solidarité digne d’« un véritable plaidoyer pour la famille ».
D’autre part, une « vocation philanthropique ». Benjamin, fils aîné d’Étienne, fut à l’origine des principales œuvres philanthropiques de la famille. Il s’impliqua dans la distribution alimentaire, contribua à relancer l’ancienne Société philanthropique et prit part aux travaux de la Société royale pour l’amélioration des prisons.
Mais ce sont ses actions en faveur de la prévoyance économique qui ont marqué durablement l’histoire. En 1818, il fonde la première caisse d’épargne de France, la « Caisse d’épargne et de prévoyance de Paris », aujourd’hui l’un des piliers, avec la « Banque Populaire », du groupe BPCE, troisième banque de France.
Investir pour l’impact
Le statut juridique de Société Anonyme (SA) est aujourd’hui plus étroitement associé aux grandes entreprises du CAC 40. Mais dans la version de 1807 du Code de commerce, ce statut était réservé aux entreprises d’intérêt public trop importantes pour être portées par une seule famille. Ce n’est qu’en 1867 puis en 1893 que ce statut sera assoupli pour devenir ce que l’on connaît aujourd’hui. Ainsi, en 1818, la Caisse d’épargne de Benjamin Delessert était fondamentalement ce que l’on appellerait aujourd’hui une entreprise à impact.
Certains d’entre vous auront peut-être remarqué que j’ai renommé cette lettre « Makers of Change ». J’espère alterner des réflexions sur les leviers du changement avec des exemples de celles et ceux qui actionnent réellement ces leviers, parfois bien trop discrètement. Il y a tant de personnes qui font de belles choses ! Et tout autant d’histoires dont s’inspirer. Aussi, l’ancien nom, « Φ4δ », était un peu pénible à taper sur un clavier français… :)
Comme toujours, cette lettre, initialement publiée sur LinkedIn, a vocation à ouvrir une discussion : rejoignez-la ici.
Lenny Kessler