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Portrait en gros plan d’un corbeau sous un ciel nuageux
Photo de Tom Swinnen sur Pexels

Numéro 17

Our system’s purpose

3 septembre 2024

Donella Meadows est surtout connue comme l’une des coautrices de The Limits to Growth (paru en français sous le titre Les Limites à la croissance), avec son mari Dennis Meadows, et leurs collègues Jørgen Randers et William Behrens. Ce rapport de 1972, commandé par le Club de Rome, est souvent considéré comme le point de départ des mouvements de durabilité actuels, car il a exposé l’impossibilité de fonder une croissance exponentielle infinie sur des ressources limitées. Ce faisant, il a quelque peu changé la nature même du débat : nous sommes en quelque sorte passés de « arrêtons d’utiliser des pesticides » (en partie grâce au formidable livre de Rachel Carson, Silent Spring) à « à quoi devrions-nous utiliser nos ressources finies ? »

Le livre a d’abord été assez controversé. Il faut dire qu’il paraît à l’époque où Milton Friedman formule sa doctrine, écrivant dans le New York Times que « The Social Responsibility of Business is to Increase Its Profits » (« la responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits »)… Pour ne rien arranger, le livre a souvent été mal compris, et Donella est devenue chroniqueuse pendant cinq ans, essayant de distiller sa pensée un article à la fois. Ces textes, rassemblés dans un livre, « The Global Citizen », ont peut-être un peu vieilli en termes d’exemples et de statistiques (on avait encore l’espoir d’éviter le changement climatique à l’époque !), mais ils offrent un formidable aperçu de la personnalité et de l’état d’esprit de cette grande femme.

Cependant, s’il ne fallait lire qu’un seul livre, ce serait Thinking in Systems.

Donella Meadows l’a écrit sous forme de manuscrit pour aider ses amis et ses étudiants à saisir les concepts liés aux systèmes ; il a été publié à titre posthume. Ce petit bijou m’a ouvert les yeux et a clairement influencé ma façon d’aborder les enjeux de durabilité et les plans de transition. (Pour en savoir plus sur le travail de Donella Meadows : voir le Donella Meadows project.)

Les systèmes sont essentiels

Nous avons l’habitude de résoudre les problèmes en les décomposant en petits morceaux gérables, puis en nous concentrant sur chacun séparément. Cela fonctionne bien pour les problèmes compliqués, comme un défi d’ingénierie. Par exemple, si une chaudière à charbon émet trop de gaz à effet de serre, on peut développer et installer un dispositif de capture du carbone. Cette solution limitera les dégâts, mais ne s’attaque pas à la racine du problème : nous continuons de brûler du charbon.

Penser en systèmes adopte une approche presque inverse : plutôt que de zoomer sur des morceaux séparés du problème, on dézoome pour observer son contexte.

Dans notre exemple de base des émissions de gaz à effet de serre d’une chaudière à charbon, le charbon est brûlé pour répondre à un besoin énergétique, et l’extraction du charbon est dangereuse (elle tue trop de mineurs chaque année). Et si ces mineurs étaient formés à installer des panneaux solaires ? Ils auraient de meilleurs emplois (et plus sûrs !), les besoins énergétiques seraient satisfaits, et les gaz à effet de serre seraient réduits.

Cette façon de penser est particulièrement utile pour les problèmes complexes, avec de nombreux effets de bord entre différents sujets (extraction minière, production d’énergie, sécurité au travail, etc.). Mais nos cerveaux humains étant limités, nous devons encore analyser les problèmes à travers des modèles simplifiés. Pour cela, nous décomposons les systèmes en trois composantes principales :

Les éléments

Ce sont les parties individuelles d’un système. Il peut s’agir de choses individuelles, comme une personne, un arbre ou une chaudière à charbon, ou de sous-systèmes entiers, comme des syndicats ou l’industrie minière. On peut considérer des éléments aussi petits ou aussi larges que nécessaire pour dessiner un modèle utile et intelligible. Ces éléments sont les aspects les plus visibles et tangibles d’un système. Pourtant, ils sont souvent les moins importants lorsqu’on cherche à transformer un système : remplacer l’opérateur d’une centrale électrique n’aura, au mieux, qu’un effet très marginal sur les émissions de gaz à effet de serre.

Les interconnexions

Ce sont les relations ou les interactions entre les éléments du système. Elles décrivent comment les éléments s’influencent mutuellement. Il peut s’agir de flux physiques, comme le charbon qui va de la mine à la centrale, ou de flux d’information, comme la demande d’électricité dans le système. Elles peuvent inclure des boucles de rétroaction qui renforcent un flux (pensez aux intérêts composés) ou qui l’équilibrent pour maintenir un équilibre (comme le thermostat d’un radiateur). Il peut aussi y avoir des délais, des contraintes, des hiérarchies, des points de bascule, etc.

La structure de ces interconnexions est souvent bien plus importante pour comprendre et influencer un système que ne le sont ses éléments pris individuellement.

Passer en revue tous les types d’interconnexions serait bien trop long pour cette lettre, mais il y a une catégorie de flux sur laquelle j’aimerais m’attarder : celle des flux monétisés et comptabilisés dans le « PIB ». Le charbon qui va de la mine à la centrale est vendu, générant un flux d’argent qui s’ajoute au PIB du pays. Le stock de charbon dans la mine est un élément du système, mais tant qu’il reste sous terre, il ne circule pas… et n’entre pas dans le PIB. D’autres flux ne sont tout simplement pas comptabilisés et, de la même façon, n’entreront jamais dans le PIB, comme le flux de dioxyde de carbone absorbé gratuitement par un arbre.

La finalité

La finalité d’un système, c’est ce pour quoi il est conçu. Souvent la partie la moins visible d’un système, elle en est pourtant la composante la plus déterminante pour comprendre son comportement. Et même si c’est certainement la plus difficile à changer, c’est aussi le levier de transformation le plus puissant, au-delà des interconnexions.

Le point essentiel ici est que nous ne regardons pas la finalité voulue, explicite, du système, mais les résultats observés, autrement dit ce que le système fait réellement.

Si l’on prend notre système socioéconomique dans son ensemble, dirigeants et politiques énoncent généralement une finalité du type accroître le bien-être ou la sécurité des citoyens, ou sortir le plus de personnes possible de la pauvreté… Malheureusement, ces finalités explicitement affichées correspondent rarement à la réalité. À observer le résultat, il semble que la finalité de notre système socioéconomique soit de transformer des stocks naturels en flux que l’on peut compter et échanger contre de l’argent. Nous épuisons les stocks planétaires, de la lithosphère (en pompant le pétrole du sol) à l’hydrosphère (en polluant les sources d’eau), en passant par la pédosphère (en transformant les terres pour les usages humains) et la biosphère (en détruisant la vie sur Terre), tout en remplissant notre atmosphère de gaz à effet de serre… Tout cela pour maximiser les flux mesurables du PIB. Pour des données factuelles, le dernier Circularity Gap Report est une mine d’or.

Aujourd’hui, seuls 7,2 % de notre économie mondiale sont circulaires… ce qui revient à dire que 92,8 % des ressources utilisées partent au gaspillage !

Une preuve, certes anecdotique, de ce décalage entre le bien-être des populations et le PIB se trouve dans une publication récente des Nations unies sur « Extreme poverty and human rights » (« extrême pauvreté et droits humains »), dans laquelle l’auteur, Olivier De Schutter, présente les limites de la lutte contre la pauvreté par des mesures de croissance économique qui peuvent se révéler contre-productives, en particulier lorsqu’elles favorisent des activités extractives et exploitantes. L’étude examine aussi les interconnexions entre pauvreté et santé mentale. Petit morceau du puzzle et piste de réflexion intéressante : les activités extractives appauvrissent la nature… et le manque de contact avec la nature aggrave les problèmes de santé mentale.

Les leviers de transformation

Arthur Keller a raison de dire que nous, les humains, n’avons pas un problème environnemental ; c’est la Nature qui a un problème humain. Mais heureusement, nous pouvons aussi être acteurs d’un avenir plus radieux !

Les leviers de transformation les moins puissants sont les éléments individuels d’un système. Mais il peut y avoir des exceptions : si remplacer l’opérateur de notre centrale électrique ne sert à rien (d’un point de vue macro), choisir nos dirigeants avec soin peut faire une différence.

Plus intéressant encore, nous pouvons modifier les interconnexions entre les éléments. Le plus simple est de jouer avec soin sur les flux d’information. Par exemple, tout le travail mené à travers le monde pour améliorer le reporting de durabilité fait exactement cela, même si c’est trop lent et avec des délais frustrants…

La plupart des solutions environnementales habituelles se concentrent sur ces deux premières composantes de notre système : des voitures électriques qui remplacent l’« élément voiture », aux réglementations qui modifient les « interconnexions ». Tout cela est formidable, et nécessaire. Mais avec six de nos neuf limites planétaires déjà franchies (voir le Stockholm Resilience Center), cela ne suffira pas à lui seul pour nous ramener dans la zone de sécurité. Pour cela, nous devons aussi changer la finalité de notre système !

Nous devons passer de « transformer la nature en PIB » à « construisons-nous un endroit agréable et sûr où vivre ».

Cela exige un changement culturel de l’ampleur d’un changement de civilisation. Et nous en avons besoin maintenant. J’entends toutes les voix dire « c’est impossible ! », mais j’ai aussi entendu quelque part que « l’impossible n’est pas un fait, c’est un défi ». Alors, osons !

Comme toujours, cette lettre, initialement publiée sur LinkedIn, a vocation à ouvrir une discussion : rejoignez-la ici.

Lenny Kessler