Numéro 3
ESG at War
Certaines semaines comptent plus que d’autres. Le 24 février, Poutine envahissait l’Ukraine. Quelques jours plus tard, le 28, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publiait la seconde partie de son sixième rapport d’évaluation. Le premier volet avait été un choc inattendu ; le second était attendu, mais n’en demeurait pas moins un choc. Comment les professionnels de l’ESG doivent-ils s’adapter à ce nouveau monde ? Quelles questions devrions-nous nous poser ?
Faire le tri dans le bruit ambiant
Je ne suis pas un expert en géopolitique, seulement un observateur parmi d’autres. Le 24, j’étais en vacances avec ma famille dans les belles montagnes du Massif central, et je me suis souvenu de mon professeur d’histoire qui avait interrompu son cours, un jour de septembre 1989. Il nous avait demandé de fermer nos livres, car l’histoire était en train de se dérouler sous nos yeux : le mur tombait à Berlin. Il avait expliqué à notre groupe d’adolescents pourquoi cet événement était important, et qu’il marquait probablement la fin de la guerre froide et le début d’une nouvelle ère de coopération internationale. J’étais un élève plutôt inattentif, souvent dans la lune. Mais je me souviens très précisément de ce cours !
Me voilà donc, trente-trois ans plus tard, en train d’expliquer à mes filles adolescentes pourquoi l’invasion de l’Ukraine allait changer le monde… comment nous pourrions voir se construire un nouveau rideau de fer, et comment l’histoire s’accélérait de nouveau. Nous ne retournons probablement pas vers la guerre froide : l’équilibre des puissances est aujourd’hui très différent, avec la Chine et l’Inde jouant un rôle majeur, et la question critique du réchauffement climatique en toile de fond. Il était difficile de présenter des bouleversements aussi profonds sans ajouter à l’angoisse d’une génération qui entend parler d’Armageddon climatique au quotidien… Mais c’est un autre sujet.
Quelques jours plus tard, nous assistons à un point d’inflexion majeur dans la construction européenne. L’Europe se réarme et affirme sa puissance, sans doute pour la première fois, portée par le basculement idéologique de l’Allemagne. Elle ouvre ses frontières à des millions de réfugiés, quasiment sans voix pour s’en plaindre… et elle repense en profondeur son autonomie en matière de matières premières, de sécurité alimentaire, de technologie… et, enfin, d’énergie.
La Russie, en tant que pays, souffre dans une certaine mesure de la « malédiction des matières premières ». L’exploitation de ressources naturelles à grande échelle, sans gouvernance suffisamment solide, génère des inégalités plutôt que de la prospérité. L’argent afflue dans le pays, mais reste concentré entre quelques mains. Pendant ce temps, les autres industries, où la richesse pourrait être mieux répartie, peinent à rivaliser sur les marchés internationaux, leurs produits étant renchéris par une monnaie nationale tirée vers le haut par les exportations de matières premières.
L’Europe se nourrit des hydrocarbures et des minéraux russes. Elle a rempli les caisses du Kremlin, aujourd’hui utilisées pour financer la guerre en Ukraine. Et elle est devenue fortement dépendante de la Russie. Cela n’était probablement pas perçu comme un problème majeur, la Russie faisant (et faisant toujours !) partie de l’Europe. Comme un frère encombrant, mais qui reste malgré tout un membre de la famille. Nous avons été complaisants. Cela a changé.
Climat
Le 28, le rapport du GIEC a été publié. Il s’agit d’une synthèse à jour des connaissances sur le changement climatique, censée orienter notre action. Je m’attendais à une lecture déprimante ; c’est pire que cela. Sans dresser la longue liste des catastrophes à venir, mentionnons simplement que la moitié de la population mondiale est déjà exposée, et que la fenêtre d’opportunité pour permettre un développement résilient au changement climatique se referme très rapidement. António Guterres, secrétaire général de l’ONU, a qualifié ce manque de leadership de « criminel ».
Il est urgent d’agir depuis des années !
Le rapport Meadows, « Les limites à la croissance », a été publié il y a tout juste cinquante ans. Cet ouvrage montrait en quoi la dynamique de nos sociétés modernes était insoutenable dans un monde aux ressources limitées. Il constitue le socle idéologique de nombreux mouvements environnementaux actuels. Les connaissances ont progressé depuis. Mais la conclusion, elle, n’a pas changé : il faut agir, et plus nous attendons, plus il sera difficile pour l’humanité de s’adapter. Malheureusement, nos réponses ont été terriblement insuffisantes et/ou inadaptées. Nous avons gâché cinquante ans ! La raison et la science seules ne suffisent pas à déclencher l’action…
Nous sommes à court de temps ! Et il nous faut une action politique.
Sur le plan réglementaire européen, le nucléaire et le gaz naturel (en remplacement du charbon) ont été ajoutés il y a quelques semaines à la taxonomie européenne. Ces sources d’énergie ne correspondent pas aux critères « scientifiques » définis par le groupe d’experts techniques. Elles ont été incluses parmi les activités « vertes » pour des raisons politiques. Beaucoup s’en sont plaints… Mais comme les dernières décennies d’inaction relative l’ont clairement montré, nous avons besoin de forces politiques pour faire avancer l’action. Ce qui signifie qu’elles doivent aussi avoir voix au chapitre. Même s’il est en effet très difficile de trouver un équilibre entre ce qui est souhaitable « scientifiquement » et ce qui est réalisable « politiquement »…
Géopolitique
Sans aucun doute, nos objectifs de « zéro émission nette », destinés à préserver l’habitabilité de la planète, représentent une menace pour les pays exportateurs d’énergies fossiles ; ou, plus précisément, pour les dirigeants de ces pays. Si l’on y ajoute le non-respect des accords de Minsk et la présence de l’OTAN à la frontière russe, on peut comprendre les frustrations de Poutine. Même si le souhait de l’Ukraine de rejoindre l’OTAN était irréaliste, la France et l’Allemagne ayant clairement indiqué qu’elles y auraient opposé leur veto. On peut aussi s’interroger sur les autres objectifs que Poutine pourrait poursuivre : un meilleur accès à la mer Noire ? L’accès aux ressources agricoles et/ou aux énergies fossiles et/ou aux minéraux ukrainiens ? L’élimination d’un intermédiaire coûteux sur le gazoduc traversant l’Ukraine ? Ou peut-être croit-il réellement à sa propre version de l’histoire régionale ?
Désormais, l’urgence de la guerre appelle à l’action !
L’AIE (Agence internationale de l’énergie) a publié un plan en 10 points pour réduire la dépendance de l’Union européenne au gaz naturel russe, avec des recommandations pour réduire les importations d’un tiers d’ici l’année prochaine. L’Union européenne vise une indépendance totale d’ici 2027. Nous verrons ce qu’il sera possible de faire… En attendant, nous autres Européens ferions bien de faire des réserves de pulls et de couvertures pour l’hiver prochain ! Réduire notre chauffage de 1 °C est la neuvième recommandation de l’AIE. Cela permettrait d’économiser 10 milliards de mètres cubes de gaz sur les 140 milliards importés. Sachant que la température de chauffage moyenne est aujourd’hui de 22 °C, pourrions-nous rêver de baisser notre thermostat jusqu’à la « température intérieure sûre et équilibrée » minimale recommandée par l’OMS (Organisation mondiale de la santé), soit 18 °C ? Cela représenterait près d’un tiers de nos importations !
Cependant, d’autres recommandations auraient un impact négatif sur le climat, comme l’augmentation des importations de gaz naturel liquéfié. En effet, le GNL émet davantage de gaz à effet de serre que le gaz naturel transporté par gazoduc, car il nécessite une liquéfaction, un stockage à -162 °C, un transport, puis une regazéification… L’Europe utilisera probablement tous les moyens possibles pour se diversifier hors des combustibles russes, mais espérons qu’elle le fera dans le respect des objectifs du Green Deal. On pourrait imaginer des émissions plus élevées que prévu à court terme (en recourant au GNL, par exemple), et des émissions bien plus faibles à moyen terme, à mesure que d’autres mesures prendront effet, comme l’accélération de l’éolien et du solaire ou la mise en œuvre plus rapide des politiques d’efficacité énergétique.
Nous nous attaquons peut-être au changement climatique pour de mauvaises raisons, mais nous nous y attaquons peut-être enfin sérieusement !
Évidemment, il ne s’agit là que de l’Europe… Le climat est un défi mondial, et travailler tous ensemble vers des solutions communes serait bien préférable… On pourrait même rêver d’une paix mondiale, pour faciliter la collaboration internationale !
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Lenny Kessler