Numéro 4
What Ideal for Sustainable Finance
La guerre redessine le monde et les pôles terrestres sont 40 °C plus chauds que la normale… Il est peut-être temps de nous interroger sérieusement sur nos responsabilités.
Que faisons-nous ? Pourquoi le faisons-nous ? Et comment devrions-nous le faire ?
L’ESG à ce jour
La finance durable est devenue très technique au cours des dix ou quinze dernières années. Avant cela, le manque de données nous obligeait à nous fier au bon sens : exclure les secteurs nuisibles et poser des questions simples aux entreprises dans lesquelles nous voulions investir. Par exemple, nous demandions à une société minière combien d’accidents elle avait eu par tonne de minerai extrait. Si ce chiffre était trop élevé, ou si nous sentions que la direction ne se souciait pas vraiment des décès (le coût financier pouvant être très faible dans certaines géographies), alors nous n’investissions tout simplement pas. À l’inverse, si la direction pouvait expliquer les difficultés et que nous pouvions constater des progrès, nous pouvions investir et rester engagés.
Nous disposons aujourd’hui de bien plus de données et de processus. Nous examinons un ensemble de « facteurs » environnementaux, sociaux et de gouvernance. Ces facteurs sont assemblés dans des modèles et pondérés les uns par rapport aux autres. Nous pouvons construire un joli tableau de bord pour notre société minière ; mais cette approche qui consiste à « cocher des cases » fait du nombre de décès un simple point de donnée parmi d’autres… Il peut donc être compensé par d’autres « bons » points de donnée, comme la présence de suffisamment de femmes au conseil d’administration ou une procédure de formation (qu’elle soit appliquée ou non). En transformant la douleur d’une famille ayant perdu un enfant dans une mine en un « point de donnée », nous relativisons tout et perdons de vue l’essentiel.
Pire encore, de nombreux investisseurs en sont venus à considérer l’ESG comme un simple exercice de gestion des risques, n’envisageant les facteurs ESG qu’à travers le prisme du risque financier : c’est ce qu’on appelle la « matérialité simple ». Qu’on ne se méprenne pas : la gestion des risques est essentielle pour les investisseurs ! Mais l’ESG vu sous le seul angle de la matérialité simple n’est jamais que de la bonne gestion des risques. C’est le minimum que les clients sont en droit d’attendre de leurs banquiers et gestionnaires d’actifs !
Aujourd’hui, peu d’investisseurs s’intéressent réellement à la « double matérialité », qui inclut les risques que les entreprises font peser sur l’environnement et la société.
Sémantique
Les limites de l’approche technique de l’ESG apparaissent clairement dans la sémantique employée par des articles comme celui-ci, paru dans le Los Angeles Times : How did ESG funds wind up investing in Putin’s Russia ? Quelques exemples :
- Sémantique 1 : que sont les fonds indiciels « ESG Aware » de BlackRock ? Être « ESG aware », est-ce la même chose qu’être conscient que le monde se réchauffe tout en creusant la croûte de notre planète pour en extraire toujours plus d’énergies fossiles ? C’est la « matérialité simple » à son meilleur ! Ne considérer l’ESG que comme un exercice de gestion des risques revient à être « aware » (conscient) du dommage causé, et à investir quand même. Les professionnels de la finance sont peut-être « aware », mais le grand public ne l’est pas ! En lisant « ESG » dans le nom d’un fonds, le public y verra une promesse de durabilité ; cette terminologie flirte dangereusement avec le greenwashing. Et ce faisant, elle nuit à la crédibilité d’une industrie qui vit de la confiance qu’on lui accorde.
- Sémantique 2 : « Sustainable and ESG funds aren’t the same as ethical funds » (« Les fonds durables et ESG ne sont pas la même chose que les fonds éthiques »). Certes, les fonds éthiques suivent un ensemble de valeurs éthiques ou religieuses pour exclure certains secteurs ou activités, comme la drogue. En ce sens, le sexe pourrait être durable sans être éthique. Mais là encore, le grand public ne devrait pas avoir à comprendre les subtilités de notre industrie ! Agir et investir de façon éthique est le minimum que nos clients et la société dans son ensemble sont en droit d’attendre de nous. Sur ce plan, l’ESG a peut-être même régressé au cours de la dernière décennie…
- Sémantique 3 : « The war has broader implications for ESG investors than just ethical ones » (« La guerre a des implications plus larges pour les investisseurs ESG qu’un simple enjeu éthique »). Vraiment ??? Qu’y a-t-il de plus important que l’éthique ? L’argent ? La gloire ? Je comprends, la phrase est sortie de son contexte : les investisseurs ESG utilisent des stratégies plus complexes que les simples filtres d’exclusion des « fonds éthiques »… Une fois de plus, les investisseurs ESG se perdent dans la technique, concentrant leur analyse sur des facteurs « scientifiques » et excluant à peu près tout le reste. C’est peut-être compréhensible. Ce n’en est pas moins dommageable.
Et maintenant ?
Les limites de cette intégration technique des facteurs ESG dans les processus d’investissement sont évidentes. Les valeurs éthiques et culturelles qui sous-tendent les critères ESG ont été noyées sous la complexité des approches automatisées et quantitatives. Certains qualifieraient ces approches de « scientifiques », mais c’est probablement un mot trop fort. Elles sont surtout devenues « mécaniques ».
Or, tout comme la politique a influencé la taxonomie européenne en qualifiant temporairement de « vertes » les activités liées au gaz (s’il remplace le charbon) et au nucléaire, peut-être est-il temps de laisser des facteurs éthiques et politiques influencer notre analyse d’investissement ? Et si oui, jusqu’où ?
J’ai grandi en tant qu’investisseur dans un « monde libre », porteur de valeurs humanistes et d’une forte ouverture internationale. Mais un investisseur que j’interviewais récemment pour un livre à venir m’a rappelé que l’acte d’investir revient à prendre position politiquement. Lorsque nous finançons une entreprise, nous rendons explicitement possibles ses actions et les effets qu’elles auront sur le monde, l’environnement et la société. En ce sens, investir ne peut pas être politiquement neutre.
Nous devons donc prendre du recul, regarder la situation dans son ensemble, et décider dans quel monde nous voulons que nos enfants vivent.
C’est difficile. Comme des rats dans leur roue, notre horizon est brouillé par la routine du quotidien. Mais à quoi ressemble la vie à 200 mètres de cette usine textile que nous avons financée ? Que penseront nos enfants de nos actes ? Nous nous plaignons souvent que nos parents nous ont laissé trop de dettes… Que laissons-nous, nous, à nos enfants ?
Pour en revenir à l’article du Los Angeles Times, je ne peux qu’être d’accord avec Philippe Zaouati, de Mirova :
« Ce devrait être un moment de recalibrage pour les investisseurs ESG ».
Et ensuite ?
Je veux croire que ce recalibrage est possible : nous devons regarder sérieusement l’impact plus large de nos actions (la « double matérialité ») et recentrer notre attention sur le « G » de gouvernance, car il est le fondement de toute action.
Cela ne sera pas gratuit : c’est un travail exigeant, qui implique de renoncer à des « opportunités ». À l’époque où j’étais gérant de fonds investissant en Asie, on m’a présenté un jour un investissement très attractif en Chine. Le problème ? Le fondateur et PDG de l’entreprise la dirigeait depuis sa cellule de prison ! Beaucoup de mes concurrents ont investi quand même, et cela leur a plutôt bien réussi. J’ai laissé passer l’opportunité… sans aucun regret.
La bonne gouvernance est une condition de la confiance. Tout le reste se construit sur cette confiance, y compris les facteurs « E » et « S ».
Et en restaurant ce socle de confiance, nous devons réfléchir aux impacts que nous voulons avoir sur le monde. Dominique de Villepin, ancien Premier ministre français, célèbre pour l’incroyable discours qu’il a prononcé devant le Conseil de sécurité de l’ONU contre la guerre d’Irak en 2003, déclarait récemment dans une interview qu’« on est plus crédible en défendant un idéal que des intérêts… qui, eux, peuvent se négocier ».
Alors ma question aux investisseurs ESG : quel est votre idéal ?
Or, comme les dernières décennies l’ont montré, les mots ne suffisent pas : il faut des actes. Quel pas pouvez-vous faire aujourd’hui pour vous rapprocher un peu de cet idéal ?
Je ne prétends pas détenir de réponses définitives à ces questions. Mais j’aimerais beaucoup savoir ce que vous en pensez ! Partagez vos commentaires, idées ou questions.
Comme toujours, cette lettre, initialement publiée sur LinkedIn, a vocation à ouvrir une discussion : rejoignez-la ici.
Lenny Kessler