Numéro 7
Why Φ 4 δ ?
J’ai reçu beaucoup de retours sur cette newsletter. Merci ! Ils sont toujours les bienvenus et m’aident à réfléchir et à progresser. Une question revient souvent et je n’y ai encore jamais répondu : pourquoi « Φ 4 δ » ?
La réponse facile est que la lettre grecque « Φ », ou « Phi », représente la Finance, et que le symbole mathématique « δ », ou « delta » (également une lettre grecque), représente le changement.
Ainsi, le nom de cette lettre se lit « Finance pour le changement ».
Mais il nous faut creuser plus loin le « pourquoi ». Or, « Φ » représente aussi la Philosophie : pourquoi avons-nous besoin de changement, en premier lieu ? Si le changement est souhaité, vers quel type de transformation devrions-nous tendre ? Qu’est-ce qui pourrait empêcher notre réussite, et comment pouvons-nous changer ? Ou à tout le moins, comment la finance peut-elle contribuer à nos objectifs ?
Je confesse ne détenir aucune réponse. En réalité, je me méfie toujours des réponses évidentes ; comme le disait le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, « méfiez-vous des idées claires, elles sont réductrices ». Il fut un temps où l’on pensait que la lobotomie pouvait aider les gens à arrêter de fumer… Oui, « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». J’ai donc des réflexions et je partage des hypothèses, que je suis heureux de discuter afin d’approfondir ma compréhension et, peut-être, de nous aider à trouver des bribes de solutions.
Besoin de changement ?
J’ai déjà abordé le besoin de changement dans de précédentes lettres, et la littérature ne manque pas : du rapport Meadows de 1972 aux rapports du GIEC publiés en début d’année, en passant par un article paru la semaine dernière dans Science sur le déclenchement des points de bascule climatiques.
Mais le besoin de changement devrait aussi être évident pour quiconque regarde autour de lui. Partout : sécheresses, incendies, inondations, glissements de terrain, pénuries, morts et souffrances…
Pourtant, il m’échappe peut-être quelque chose, tant ce besoin semble encore largement ignoré. La guerre en Ukraine ajoute à la souffrance ; ce n’est pas le changement dont nous avions besoin. Les tensions à Taïwan n’aident pas non plus beaucoup. En réalité, la Chine a décidé de riposter en suspendant sa coopération avec les États-Unis sur les questions climatiques ! Pour être honnête, je ne suis pas sûr que ce soit si grave, sachant que la Chine est déjà responsable de plus de la moitié des centrales à charbon en construction dans le monde (les chiffres ici) et que la Cour suprême des États-Unis a pratiquement réduit à néant la capacité de l’Agence de protection de l’environnement à lutter contre le changement climatique. Cette épidémie de déni mérite certainement une lettre à part entière, mais ne nous engageons pas sur cette voie maintenant… cela peut vite devenir déprimant.
En passant, on m’a récemment reproché de blesser des sensibilités en évoquant le réchauffement climatique dans une discussion de groupe à vocation professionnelle. Je suis humaniste et je crois que chacun fait de son mieux avec les cartes qui lui sont données. Je peux donc être en profond désaccord avec certains sur différents sujets, mais je n’attaquerais personne personnellement ; nous avons tous nos circonstances, et j’ai moi-même largement ma part d’erreurs. Cependant, certains faits inconfortables sont bien réels. Oui, la nourriture deviendra plus chère l’hiver prochain (principalement à cause de la guerre et des sécheresses). Et beaucoup auront faim. Ce ne sont pas que des sensibilités qui seront blessées. Je suis désolé.
Transformation ?
Les objectifs de développement durable de l’ONU ne sont peut-être pas parfaits, mais ils constituent le seul cadre agréé au niveau mondial. Et ils sont largement suffisants pour se lancer ! Nous pouvons continuer à apprendre et à progresser d’ici 2030.
Or, comment nous pouvons changer est une question bien plus difficile, tant la plupart des défis environnementaux et sociaux auxquels nous faisons face sont complexes et interconnectés. Beaucoup de solutions sont rêvées, et certaines sont en cours de test.
Je formulerais l’hypothèse de deux obstacles majeurs. Le premier est que, quelles que soient les solutions retenues, elles exigeront des changements d’habitudes ; et ceux-ci sont difficiles ! Le second est qu’après des siècles de spécialisation, nous devons désormais élargir nos horizons afin d’embrasser la complexité de défis interconnectés. Nous devons regarder au-delà de nos champs d’expertise, explorer davantage de sujets et approfondir notre compréhension des enjeux. Je reviendrai sur ces deux sujets dans de prochaines lettres… (et peut-être un livre !)
La contribution de la finance
La finance pourrait ne rien faire et considérer ce débat comme hors de son champ. Notre devoir fiduciaire est de maximiser les profits et, après tout, les impacts se situent principalement au niveau des entreprises. « Pourquoi devrais-je en avoir quelque chose à faire si les dirigeants font n’importe quoi de l’argent qu’on leur a confié ? » Si vous êtes abonné à cette lettre, vous devinez probablement ce que je pense de cet argument. L’Europe a largement tranché ce débat, mais il fait encore rage ailleurs, comme ici ou là.
L’étape suivante consiste à intégrer la matérialité simple : en quoi les enjeux ESG pourraient-ils nuire à mes profits ? Comment puis-je bénéficier de la transition ? La réalité du changement est reconnue, mais avec une approche étroite, « centrée sur le profit », les besoins systémiques sont ignorés, avec un risque élevé de retour de bâton. Par exemple, comme certains auront fait leurs « devoirs ESG », ils pourraient penser que les problèmes sont traités via des approches « durables ». Mais un manque d’alignement peut générer des messages confus ou des signaux contradictoires, et créer des risques réputationnels indus. Le greenwashing n’est pas toujours volontaire !
L’étape suivante est la double matérialité :
Comment puis-je prendre conscience des externalités afin de réduire les dommages et maximiser les bénéfices systémiques ? C’est là que devraient se situer la plupart des investisseurs, à mon avis. Et c’est ce que les législateurs européens entendent imposer comme minimum.
Les réglementations sont clairement un puissant levier de changement. L’Europe est à l’avant-garde et, heureusement, inspire les autres, même s’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Les règles autour du reporting (taxonomie européenne, CSRD, SFDR…) visent à accroître la prise de conscience des enjeux de durabilité sur le terrain (voir ma précédente lettre). Les règles autour de la transition climatique et des indices alignés sur l’Accord de Paris visent à rendre visible le changement requis. Et les règles obligeant les institutions à interroger les préférences des épargnants finaux devraient, avec le temps, aider à aligner les produits financiers.
Je conviens volontiers qu’il serait préférable de pouvoir changer sans avoir besoin d’une « incitation » réglementaire aussi forte. Les règles seront toujours imparfaites et laisseront des failles que certains sauront brillamment exploiter. Pour paraphraser George Serafeim : « Il serait préférable de faire passer les mentalités d’entreprise de la conformité à l’innovation et à la croissance, afin d’intégrer véritablement la durabilité dans la stratégie. » Oui. Mais le fait inconfortable est que ce changement de mentalité ne se produit pas aussi vite que nécessaire… les réglementations comblent donc l’écart.
Ensuite, l’investissement à impact est réservé aux puristes : « Quel est le problème qui me préoccupe assez pour que je construise une entreprise afin de le résoudre ? » Par exemple, on pourrait vouloir soutenir le développement des pays émergents en aidant des entrepreneurs locaux et en finançant des énergies renouvelables. Cette personne pourrait lancer un projet comme le Gaia Impact Fund. (Oups, je viens d’enfreindre ma propre règle de ne jamais faire la promotion d’entreprises dans cette lettre… pas même mon propre travail. Mais ce que Gaia et d’autres investisseurs à impact font est vraiment inspirant !) L’investissement à impact est peut-être difficile à faire changer d’échelle, mais il devrait être une source d’inspiration pour tous les investisseurs. Ce sera donc aussi le sujet de prochaines lettres.
Alors, pourquoi « Φ 4 δ » ?
Parce que je veux aider la finance à gravir cette échelle, du business as usual à l’ESG puis à l’impact. Mais au fond, ce ne sont pas les termes « ESG » ou « impact » qui comptent. C’est la façon dont nous transformons notre monde en quelque chose de durable. J’ai récemment vu une publicité qui disait : « Nous produisons nos produits sans gaspillage excessif ! ». Waouh ! Imaginez amener vos enfants à l’école et que l’enseignant vous dise : « Nous éduquons vos enfants sans coups excessifs ! »…
Comme toujours, ceci se veut une discussion. N’hésitez pas à partager vos commentaires, idées ou questions ! Et comme beaucoup des sujets évoqués mériteront leurs propres lettres, dites-moi lesquels vous intéressent le plus.
Comme toujours, cette lettre, initialement publiée sur LinkedIn, a vocation à ouvrir une discussion : rejoignez-la ici.
Lenny Kessler