Numéro 8
Overcoming Wired Denial
2022 aura été une année fascinante. Elle a aussi marqué le 50e anniversaire du rapport The Limits to Growth (paru en français sous le titre Les Limites à la croissance), commandé par le Club de Rome et publié en 1972. Aussi connu sous le nom de rapport Meadows, d’après le nom de deux de ses auteurs, il a utilisé pour la première fois une simulation informatique pour démontrer l’impossibilité d’une croissance économique exponentielle systémique, compte tenu des quantités finies de ressources disponibles sur notre planète Terre.
50 ans plus tard, cette croissance exponentielle s’est poursuivie sans grand obstacle…
Alors même que les températures mondiales continuent d’augmenter, en grande partie à cause d’émissions de CO2 toujours plus élevées, et que la biodiversité est détruite à une vitesse telle qu’on parle désormais de sixième extinction (d’après le livre d’Elizabeth Kolbert publié en 2014). Tous les signaux d’alarme tirés par le GIEC, l’ IPBES, la Scientist Rebellion, etc. n’ont que des effets marginaux, quand ils en ont.
Pourquoi ?
Pourquoi ne le voyons-nous pas ? Pourquoi n’entendons-nous pas les sirènes ? Ou peut-être les entendons-nous, mais refusons d’écouter ? Ou peut-être écoutons-nous, mais sommes incapables d’agir et de changer nos systèmes en conséquence ? Si nous voulons surmonter ce déni, nous devons en comprendre la source.
Pendant des années, notre inaction collective m’a rendu tour à tour en colère et déprimé. Mais comprendre est bien plus utile que la colère, sans parler de la dépression.
Il y a 20 ans, j’ai lu un livre magnifique : Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds. Publié en 1841, il raconte des histoires de délires populaires, dont de nombreuses bulles financières comme la tulipomanie des années 1630, où l’on échangeait des domaines entiers contre quelques fleurs dans l’espoir de faire fortune facilement… La chute fut probablement plus violente encore que celle du bitcoin aujourd’hui ! Et au-delà de cet exemple anecdotique, le livre présente de nombreuses situations où des groupes d’humains, voire des populations entières, ont tout simplement perdu le sens des réalités. Aujourd’hui ne fait pas exception.
Mais aussi divertissant que puisse être ce livre, il n’explore pas la question fondamentale du « pourquoi ». Les marketeurs le savent : les faits seuls ne vendent pas, seules les émotions vendent. Fort de ce constat, j’ai passé les derniers mois à lire sur la psychologie et la neurobiologie.
Le premier auteur que j’ai exploré fut le grand neuroscientifique Antonio Damasio. J’avais aimé son premier livre, L’Erreur de Descartes, alors j’ai dévoré Feeling and Knowing : Making Minds Conscious. Publié en 2021 et vu son titre, j’espérais qu’il m’aiderait à combler l’écart entre la connaissance scientifique de la durabilité et nos actions conscientes. Comme souvent, j’étais un peu trop optimiste. Néanmoins, la distinction qu’A. Damasio établit entre les « émotions » et les « sentiments » fait peut-être partie de la réponse. Les émotions sont une réaction à quelque chose qui se produit en dehors du corps. Les sentiments sont des informations concrètes collectées par le système nerveux dans tout le corps ; ils nous aident à maintenir l’homéostasie, notre équilibre biologique. Ainsi, quand nous apprenons début 2022 que l’humanité a franchi une nouvelle limite planétaire, cette connaissance extérieure ne modifie pas suffisamment nos constantes biologiques pour avoir un impact profond sur notre fonctionnement et nos actions. Il faut creuser plus loin.
Le livre intéressant suivant sur lequel je suis tombé fut Le Laboureur et les Mangeurs de vent de Boris Cyrulnik. Le grand neuropsychiatre explore les circonstances qui peuvent conduire une même personne à être un monstre un jour et un homme sensible et bienveillant le lendemain. Comment le nazi qui a tenté de l’envoyer en camp de la mort a-t-il pu être la même personne qui travaillait aux champs le lendemain de la guerre ? B. Cyrulnik présente de façon très convaincante les limites de notre liberté de pensée. En simplifiant beaucoup, penser différemment de sa tribu est dangereux, car cela peut mener à l’exclusion. Certaines personnes ont plus de liberté que d’autres selon la façon dont elles ont été élevées, mais la plupart d’entre nous suivront le troupeau.
Et en poussant plus loin : partager des pensées extrêmes renforce les liens sociaux et le sentiment d’appartenance. En ce sens, les pensées extrêmes sont rassurantes… C’est ce qu’utilisent des politiciens habiles qui expriment des idées choquantes pour rallier les votes de ceux qui partagent ces idées afin de se sentir membres du groupe. L’histoire de Jair Bolsonaro se déclarant « platiste » et niant que notre planète est une sphère peut sembler folle ; mais les 7 % environ de personnes qui croient que la Terre est réellement plate se sentent reconnues et le soutiendront probablement.
Et les choses peuvent empirer : notre politicien habile peut désigner un « ennemi » et appeler à la justice ; après tout, qui n’aime pas la justice ? Idéalement, l’ « ennemi » devrait être une minorité sans visage : les juifs, les immigrés, les gays, l’élite… et l’accusation ne devrait laisser aucune place à la défense : « Les écologistes veulent détruire vos emplois ! »
Et plus les idées partagées sont extrêmes, plus le sentiment d’appartenance est fort. Le problème ? Ces accusations blessent des personnes réelles et alimentent la fracture sociale que l’on retrouve aujourd’hui dans le débat politique. C’est probablement aux États-Unis que cela est le plus extrême, où le sujet de la durabilité a été politisé et où les arguments se déconnectent toujours plus de la réalité.
Un camp combat une « bulle ESG » imaginaire, tandis que l’autre peine à construire un consensus autour de solutions raisonnables.
Par exemple, la Floride interdit l’usage de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans la gestion de ses fonds de pension, afin de ne pas devenir victime de « l’agenda idéologique du mouvement ESG ». Soit. Mais une bonne gestion de fonds est intrinsèquement liée à une bonne gouvernance. Sinon, comment être sûr que personne ne partira avec l’argent ? ou du moins que les intérêts sont correctement alignés ? Par ailleurs, tenir compte des facteurs environnementaux n’est pas de la charité. Comment une banque peut-elle protéger son portefeuille de crédits immobiliers du coût des inondations si elle ne peut évaluer ce risque environnemental localisé ? Les fonds de pension devraient-ils investir dans des banques qui n’ont pas de pratiques de gestion des risques solides ? Interdire l’usage des critères ESG est évidemment la mauvaise réponse… à la mauvaise question.
Mais les choses se compliquent un peu quand on réalise que nos biais psychologiques sont intimement liés à une magnifique machine neurobiologique : notre cerveau. Dans Le Bug Humain, ce TED (en anglais) Sébastien Bohler expose le fonctionnement et la relation entre notre cortex et notre striatum. Pour le meilleur ou pour le pire, notre cortex rationnel obéit à notre striatum plus profond, dont le rôle en tant que mécanisme de récompense est de nous aider à prioriser nos besoins de base : nourriture, sexe et statut social… Voilà qui nous a certainement aidés à survivre dans la savane !
Mais notre striatum ne connaît que le « plus », récompensé par une décharge de dopamine agréable, et le « moins », qui est douloureux. Il ne connaît pas l’« assez », nos besoins de base étant plutôt bien couverts en ce 21e siècle. Et il n’a aucune notion du temps ; il ne peut pas prioriser la survie de demain sur le confort d’aujourd’hui… Ce fonds de pension dont nous parlions est totalement hors de son champ de compréhension ! Oui, nous avons quelques obstacles à surmonter.
Mais… comment ?
Ces mécanismes de déni sont fascinants et nous pourrions les explorer indéfiniment. Mais nous avons aussi besoin de solutions pratiques pour avancer. J’aime l’idée de Aurélien Barrau d’une révolution poétique et philosophique, mais nous devons aussi rester pragmatiques et garder les pieds sur terre.
C’est là que se trouvent les solutions : sur le terrain, dans le détail concret de la réalité.
Mon premier enseignement de ces lectures est que lorsque l’on creuse la réalité de nos défis, on trouve des solutions. Et, effet secondaire appréciable, l’« ennemi » théorique s’évapore, dissous dans la complexité du monde réel. Nous devons travailler ensemble. Nous devons parler. Et nous devons écouter.
Pour en revenir à notre exemple du fonds de pension : il n’y a ni « agenda idéologique » ni « mouvement ESG organisé ». Le monde change, et notre connaissance des enjeux environnementaux et sociaux s’approfondit. Certains veulent utiliser cette connaissance pour investir plus efficacement. La vraie question est : « s’il existe un arbitrage entre rendement financier et bénéfices environnementaux ou sociaux, dans quelle mesure voulez-vous que nous privilégiions l’un ou l’autre ? ». Notez bien le « s’il » : il n’est pas certain qu’un tel arbitrage existe, en particulier pour des investisseurs universels et de long terme comme les fonds de pension. Dans tous les cas, la question devrait être posée aux futurs retraités !
Ce faisant, nous obtiendrons un éventail de réponses différentes, à partir duquel nous pourrons construire un éventail de portefeuilles différents. Chacun pourra alors investir dans des entreprises qui correspondent à ses valeurs. Oui, c’est complexe, mais cela en vaut la peine ! D’ailleurs, demander les préférences ESG des épargnants est exactement ce que pousse la réglementation MIF 2 en Europe.
Mon second enseignement de ces lectures est qu’attiser la peur avec des alarmes environnementales n’a pas fonctionné, et rien n’indique que cela commencerait à fonctionner demain. Après tout, que peut faire chacun d’entre nous quand on apprend qu’une nouvelle limite planétaire a été franchie ? Pleurer et passer à autre chose ? À l’inverse, il existe de nombreux exemples de personnes qui font de grandes choses et bâtissent des projets qui ont du sens. Nous devons apprendre de leurs expériences, nous en inspirer et trouver le courage de les rejoindre dans l’action. Ce sera le sujet de quelques prochaines lettres.
Parce que surmonter nos défis est possible, ensemble !
Comme toujours, cette lettre se veut une discussion. N’hésitez pas à partager vos commentaires, idées ou questions ! N’hésitez pas non plus à partager des sources qui pourraient nous aider à mieux comprendre nos mécanismes de déni et/ou des exemples de changements inspirants à explorer en 2023… pour rendre cette nouvelle année encore plus lumineuse ! Je vous souhaite à tous une très heureuse année 2023 ! Puisse-t-elle nous apporter des inspirations de bienveillance.
Comme toujours, cette lettre, initialement publiée sur LinkedIn, a vocation à ouvrir une discussion : rejoignez-la ici.
Lenny Kessler