Numéro 19
Where are the grown-ups ?
Je m’étais fixé une règle pour écrire sur LinkedIn : éviter la politique. Eh bien… les règles sont faites pour être enfreintes. Où sont-ils ? Nos politiques ?
En grandissant en France, on nous enseigne à l’école la citation de Winston Churchill : « La démocratie est la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres. » En théorie, nous élisons des représentants dont le rôle est de dialoguer (littéralement « confronter des logiques »), parfois avec énergie, jusqu’à ce qu’ils parviennent à une vision commune pour notre société. Nous pouvons en être plus ou moins satisfaits, mais puisqu’elle représente le point de vue de la majorité, nous poursuivons notre vie.
Aujourd’hui, il est difficile de repérer les politiques. Je me concentrerai sur la France, car c’est l’exemple que je connais le mieux. Mais à en juger par la presse, nous ne sommes pas la seule démocratie dans ce cas !
Lundi prochain, notre gouvernement tombera probablement. Encore. Les 577 députés n’arrivent pas à s’accorder sur un plan pour réduire nos 1 600 Md€ de dépenses d’un simple 40 Md€… Certains veulent le diviser par deux, d’autres veulent carrément abandonner l’idée. Vraiment ? C’est du sérieux ?
Avec ma casquette d’ancien « Mr Finance »
Nous n’avons pas eu de budget à l’équilibre depuis des décennies. N’importe quel foyer sait qu’on ne peut pas dépenser plus que son salaire mois après mois, sous peine d’en subir les conséquences. En théorie, les dépenses publiques devraient être « contracycliques », c’est-à-dire plus élevées en période de ralentissement (avec un déficit temporaire) et plus faibles en période de croissance (avec un excédent temporaire qui aide à rembourser la dette accumulée pendant les ralentissements). Nous sommes en période de croissance avec un déficit de 142 Md€… Le plan devrait viser à réduire les dépenses d’au moins 142 Md€ ! Pas les 40 Md€ sur lesquels ils se déchirent depuis un an. Soit nos députés sont d’une incompétence criminelle, soit leur acharnement sur les querelles politiques leur a fait oublier qu’ils sont élus pour l’intérêt commun. Dans les deux cas, ils ne sont malheureusement pas à la hauteur de l’honneur de leur fonction.
Or, il existe une situation dans laquelle une banque vous prêtera bien plus que votre salaire : lorsque vous investissez (dans une maison, une entreprise, une infrastructure…). La question n’est pas seulement le niveau de la dette en soi (120 % du PIB), mais la façon dont nous dépensons cet argent !
Pour la seule lutte contre le changement climatique, la France a besoin de 82 Md€ d’investissements supplémentaires par an (soit le double des 40 Md€ sur lesquels ils se battent). Et il faudra aussi de l’argent pour la biodiversité, l’eau, l’adaptation, etc. La moitié de nos maisons s’effondrent à cause du retrait-gonflement des argiles. Selon l’Union européenne, il est temps de transformer notre agriculture. On pourrait multiplier les exemples…
C’est beaucoup d’argent. Cependant, la France (et l’Europe) fait partie des pays qui ont la chance de disposer d’une épargne suffisante pour financer la transition nécessaire. Si nous montrons à nos créanciers que nous pouvons ramener nos dépenses à un niveau soutenable, nous pourrons financer les investissements nécessaires pour traverser les décennies à venir. Mais les créanciers ne prêtent qu’à des adultes qui savent compter…
Avec ma toute nouvelle casquette de « Mr Green »
Le bruit politique ne parle que d’économies, d’immigration, d’inflation, etc. Nos politiques répondent aux mauvaises questions ! Quelle vie voulons-nous vivre dans les années à venir ?
Les guerres ont tué 233 597 personnes l’an dernier (ACLED). Ce fut l’une des années les plus meurtrières depuis la fin de la guerre froide, et 233 597, c’est déjà 233 597 de trop. Selon les estimations de l’OMS, le changement climatique tue au moins 250 000 personnes supplémentaires, et la pollution un nombre stupéfiant de 7 millions de personnes ! Et ces chiffres augmentent rapidement ! Tous ces sujets sont liés entre eux ; ce sont les symptômes dramatiques d’un système qui appelle au changement : après des décennies d’inaction, s’adapter est devenu une question de survie !
D’accord, ces chiffres sont mondiaux et peuvent sembler abstraits. Prenons un exemple simple : j’ai grandi en Corse, une magnifique île de la Méditerranée. Ensoleillée et chaude… avec une bonne cuisine, des montagnes extraordinaires, et des incendies chaque été. Depuis des décennies, on entend la même demande des pompiers : « il nous faut plus d’avions ». La demande pour ces avions était telle que Bombardier a arrêté leur production en 2015 et ne l’a relancée qu’en 2023. Avec des incendies plus grands et plus violents chaque année, nos dirigeants ont passé des années à se chamailler plutôt qu’à commander des avions. Aujourd’hui, ils réalisent qu’il faudra du temps avant d’être livrés…
Dans l’un de ses récents posts, le très sérieux Fabrice Bonnifet concluait que « lorsque l’incompétence au pouvoir est un fait, la révolution devient un droit ». La part de colère en moi ne peut qu’être d’accord. Mais je déteste la violence. Se battre davantage ne fera qu’apporter plus de morts. Ce dont nous avons besoin, c’est de plus de dialogue et de coopération. Maintenant.
Nous devons demander à nos politiques de se concentrer sur la seule question qui améliorera nos vies : dans quel monde voulons-nous vivre demain ? Le reste n’est que bruit.
Conclusion
Le « triangle de l’inaction » décrit comment gouvernements, citoyens et organisations échouent collectivement à répondre aux crises. Les gouvernements retardent l’action pour des calculs politiques ; les citoyens se sentent impuissants ; et les organisations attendent des mandats ou des financements clairs. Cet évitement mutuel aggrave les problèmes, chaque groupe attendant qu’un autre prenne les devants.
Aujourd’hui, il semble qu’une très large minorité de citoyens (si ce n’est une majorité) soit prête à agir. Les organisations ont peut-être besoin d’être rassurées, mais beaucoup bougent déjà, ne serait-ce que pour tenter de prendre une avance concurrentielle. Les gouvernements proactifs ont donc l’occasion de briser ce triangle de l’inaction ! Et de rejoindre « The Makers of Change » :)
Comme toujours, cette lettre, initialement publiée sur LinkedIn, a vocation à ouvrir une discussion : rejoignez-la ici.
Lenny Kessler